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Beitrag / Datum

10.03.2016

Autoren

Sylvie Doriot Galofaro

Stichworte

Vortrag/Tagungbeiträge, Schweiz, Wallis, 19. Jh., 20. Jh., Architektur, Restaurierung/Denkmalpflege, Medizin/Verarzten (Architektur), Kulturgeschichte

Que reste-t-il des sanatoriums construits à Crans-Montana à partir de 1899 ?

Sylvie Doriot Galofaro

Actes du colloque annuel Histoire de l’art et conservation des monuments historiques. Perspectives de formation – champs pratiques de l’Association suisse des historiens et historiennes de l’art (ASHHA), du 14 au 15 novembre, Université de Berne, organisé en collaboration avec le Département d’histoire de l’architecture et de la conservation des monuments, l’Institut d’histoire de l’art, Université de Berne, et le Groupe de travail protection du patrimoine (GTP)


A l’occasion du colloque de l’ASHHA, des questions ont été posées concernant la conservation des monuments : Comment les connaissances de base en matière d’histoire de l’art ou d’histoire culturelle peuvent-elles être mieux exploitées pour satisfaire aux besoins pratiques requis par la conservation des monuments ? Un sanatorium transformé en clinique d’altitude doit-il être conservé ? Par quelle typologie un sanatorium est-il défini ? Et quels sont les critères qui permettent d’affirmer qu’un bâtiment vaut la peine d’être conservé ? Par l’étude d’un cas pratique, celui de la Villa Notre-Dame, nous tenterons de répondre aux questions soulevées par la problématique de la conservation d’un monument.

L’objectif principal de cette recherche est de conserver la mémoire de cet édifice, construit en 1918, par une congrégation religieuse, les Spiritains, à Crans-Montana, sur la commune de Randogne. Le bâtiment est sans doute voué à la démolition. Comme aucun plan d’origine n’était disponible auprès de la commune, ni chez les Spiritains, nous avons interrogé les personnes qui ont eu connaissance de ce bâtiment : service technique de la commune, avocat et courtier qui se sont occupés de la vente et Spiritains qui ont vécu dans le bâtiment. Or, il est difficile d’entrer dans un bâtiment par la technique, sans connaître le contexte historique de la station climatérique de Montana à l’époque et avant la construction de la Villa Notre-Dame en 1918. Trois sanatoriums ont été réalisés sous l’impulsion du Dr Théodore Stephani (1868–1951), un médecin de Genève qui a initié la médecine climatérique sur le Haut-Plateau, à savoir les Sanatoriums Beauregard (actuelle clinique Bernoise), Clairmont (clinique Genevoise) et Stephani (hôtel Valaisia). Dans quel contexte ont-ils été transformés et par qui ?

Crans-Montana et Leysin durant l’activité du Dr Théodore Stephani (18681951)

Originaire de la commune des Eaux-Vives, né à Genève, le Dr Stephani1 y effectue ses études à la Faculté de médecine, puis travaille comme phtisiologue à Leysin, à une époque où cette spécialité est encore rare et ne « comptait qu’une cinquantaine d’adeptes en Europe occidentale, isolés, presque perdus, dans les stations d’altitude »2. L’homme est secret, difficile à percer selon son collègue René Burnand, mais ses photographies le dévoilent quelque peu3. Le médecin est engagé par le Dr Burnier. Ce dernier sera assassiné en 1897. Suite à ces événements, Stephani perd son emploi et se rend alors sur le plateau de Crans4. Grâce à lui, la station valaisanne se fera connaître hors des frontières cantonales5. Le docteur en droit Bojen Olsommer (1915–2002) rappelle « l’imbroglio territorial »6 dû au Dr Stephani qui a construit la plupart de ses sanatoriums sur la commune de Randogne, mais qui a nommé la station Montana, par opposition à Montana-Village et en référence à l’Etat du « Montana » aux Etats-Unis. Son premier modèle reste toutefois la station de Leysin, où il commence à travailler.

Leysin dans le canton de Vaud est la station aérothérapique la plus célèbre de Suisse à l’époque de Stephani : cure d’air décrite par les phtisiologues allemands de la fin du XIXe siècle et « claustration » dans des cliniques spécialisées. Les horaires sont strictement réglés, avec un contrôle médical journalier. Le repos imposé et surveillé, caractéristiques de la Liegekur, sont recommandés par les médecins Peter Dettweiler ou Karl Turban selon Dave Lüthi, professeur en histoire de l’architecture, qui a traité du « mythe fondateur » de la station de Leysin7. Il débute dans les années 1890, à l’époque durant laquelle Montana voit la construction de son premier hôtel, l’hôtel du Parc ouvert en 1892, par Louis Antille (1853–1928) et Michel Zufferey (1850–1917). Une douzaine de malades suivront le Dr Stephani dans ce lieu en 1897, année de l’aménagement de ses galeries de cure (ill. 1).

Le 16 août 1892, le Sanatorium du Grand Hôtel est inauguré à Leysin. Les malades affluent et la Société climatérique doit louer les « Chalets du Mont-Blanc »8 pour réponde à la demande. Le partage de la direction entre un gérant-hôtelier et un médecin provoque de tels heurts que les deux praticiens démissionnent tour à tour (en 1893 et en 1894). Le comité institue alors une direction unique, confiée au Dr Henri Burnier qui sera le supérieur du Dr Stephani jusqu’à sa mort. En 1896, Burnier rachète les terrains et réunit le Grand Hôtel et celui du Mont-Blanc. Les deux lieux sont réaffectés à la cure sanatoriale, et ce virage est déterminant pour l’avenir de la station9. Le succès de Leysin va entraîner l’établissement de dix-huit sanatoriums, accueillant plus de 1’500 curistes du monde entier, dirigé par le médecin Auguste Rollier (1874–1954). En 1946, la station compte en effet 3’500 malades dans 80 sanatoriums. A titre de comparaison, Crans-Montana recense à la fin des années 1940 environ 1’200 lits, sans compter les établissements qui accueillent indifféremment les touristes et les malades10. Les recherches du Dr Stephani à propos des conditions météorologiques ont démontré que Montana, à 1’460 mètres d’altitude, bénéficie de conditions climatiques plus favorables à la cure sanatoriale que Leysin ou Davos (plus de 2’200 heures d’ensoleillement). Cependant, la cohabitation entre les malades de Stephani et les touristes de Louis Antille à l’Hôtel du Parc, ne se passe pas très bien, et le Dr Stephani nourrit l’espoir d’un établissement destiné uniquement aux tuberculeux.

Du Beauregard (1899) à la Clinique Bernoise (1947)

Le 4 novembre 1898 à Genève, la Société du Sanatorium de Beauregard est fondée. Cette société par actions réunit des promoteurs genevois ainsi que le Conseiller national valaisan Charles de Preux. Leurs ambitions aboutissent, grâce au soutien de médecins et de financiers genevois, le 19 novembre 1899, à l’inauguration d’un sanatorium de 80 lits, le Beauregard, dont la direction est confiée au Dr Stephani. Le Sanatorium Beauregard est l’établissement le plus important de la station naissant avec l’Hôtel du Parc. Mais les difficultés de gestion du nouveau centre poussent le docteur à démissionner de son poste. Le conseil d’administration ne sauve pas l’établissement, qui tombe en faillite, puis rouvre ses portes comme Hôtel Palace-Bellevue, sous l’égide de la compagnie anglaise Lunn, en 1904. Après une trentaine d’années d’exploitation, en 1936, la compagnie anglaise dépose le bilan pour faillite. Après la Seconde Guerre mondiale, le canton de Berne rachète l’édifice et le transforme en sanatorium bernois (1947–1949), en mandatant les architectes Jean-Marie Ellenberger (1913–1988) et André Perraudin (1915–2013). Les architectes prolongent l’édifice à l’ouest et réalisent ainsi le dernier sanatorium, synthétisant toutes les recherches autour des sanatoriums11. Ellenberger maintient le concept des galeries de cure par de grandes terrasses devant chaque chambre, donnant l’impression de gradins, et conserve la partie à l’est12. Aujourd’hui, la clinique bernoise est la plus grande clinique suisse pour la réadaptation des patients atteints de sclérose en plaques ainsi qu’une clinique de référence en oncologie, sous la direction du médecin-chef le Dr Stephan Eberhard : réadaptation en médecine-interne et postopératoire, réadaptation oncologique, orthopédique et psychosomatique. Sous la direction du médecin-chef en neurologie, le Dr Claude Vaney : réadaptation après traumatisme cérébral et maladies neurologiques dégénératives.

Sanatorium Populaire Genevois (SPG) ou le Clairmont (18991903)

Les relevés météorologiques de Stephani seront également utilisés par le comité d’initiative pour la construction du « Sanatorium Populaire Genevois de Clairmont-sur-Sierre », à Montana13. Ainsi, le médecin donnera l’impulsion à un deuxième sanatorium, le Clairmont ou le Genevois, ouvert en 1903. L’achat d’une première partie des terrains (11’400 m2) est conclu le 1er mars 1899, entre Edouard Pilet, recommandé par la Société du Beauregard, et quatre familles propriétaires du terrain qui en fixent le prix à 65 centimes le mètre carré. La deuxième parcelle des terres est achetée à la « Corporation des Cinq Communes Supérieures de la Contrée de Sierre » (Randogne, Venthône, Miège, Veyras et Mollens) qui possédait les prairies et forêts communales.

Ce sanatorium populaire genevois devait recevoir une clientèle de condition plus modeste que celle du sanatorium payant de Beauregard. La construction est confiée à l’architecte Adrien Peyrot (1856–1918). Orienté sud-est, le Clairmont est construit sur trois étages avec au centre une tour en forme de chalet permettant un étage supplémentaire14. A sa droite, le sanatorium est agrandi, donnant naissance au Pavillon Vincent (1910) du nom de sa bienfaitrice Mme Alfred Vincent, pour accueillir des colonies d’enfants. La construction en bois abrite deux dortoirs de 20 lits. Si les recherches du Dr Stephani sont à la base du Clairmont-sur-Sierre comme on appelait ce sanatorium à l’origine, il n’est pas invité au début des travaux, selon René Burnand qui révèle que le médecin avait conduit les tractations pour l’achat des terrains. Cependant, en travailleur acharné, il fonde la Société médicale de Montana, dont il est le président à vie, tout en collaborant avec son fils Jacques, également médecin. Aujourd’hui, la clinique Genevoise est spécialisée dans la médecine interne ainsi que dans les réadaptations d’ordre physique ou psychologique.

Le Sanatorium Stephani (vers 1900)

Le troisième bâtiment construit, suite aux différentes initiatives du médecin, est son propre établissement, édifié à la même époque que le Clairmont, vers 1900. Le bâtiment est orienté sud-est, avec une vue sur le lac Grenon, au centre de Montana, alors que les sanatoriums Beauregard et Clairmont sont plus éloignés du centre de la station. L’emplacement privilégié du sanatorium Stephani dans un territoire vierge de constructions révèle la perspicacité du médecin qui pressent le développement de la station. Les étapes de la construction de son établissement en pierre avec l’escalier monumental et les galeries de cure en bois sont souvent photographiées par le médecin15.

Ill. 1. Le Dr Stephani soignant ses malades à l’Hôtel du Parc

Ill. 2. Sanatorium Stephani à Montana (Archives Stephani, 1899–1904 © Collection Sylvie Doriot Galofaro.

En 1939, le médecin fait faillite, sans doute à cause de la Seconde Guerre mondiale. En effet, presque tous les hôtels sont fermés durant cette période de récession, mises à part quelques pensions. L’établissement est occupé par l’Armée suisse qui y entrepose du matériel. Le médecin a toujours été attaché à l’armée, comme ses clichés des internés de la Première Guerre mondiale le rappellent ainsi que ceux le montrant en officier-médecin devant le Palace. « Lors de l’internement des prisonniers de guerre malades confiés à la Suisse par leurs gouvernements respectifs, il fit preuve envers eux d’une sollicitude que reconnurent l’Etat français en le nommant Chevalier de la Légion d’honneur, le gouvernement royal de Belgique par l’octroi du grade de Chevalier de l’Ordre de Léopold. »16 Son établissement, le Stephani, est racheté par la Fondation Belge de Launoit. Il devient le Belgica, rénové en 1946 par Jean-Marie Ellenberger. En 1956, les frères Barras – Marius17, Gédéon et Jérémie – rachètent l’hôtel et l’exploitent jusqu’en 1973. A cette date, le canton de Berne (les PTT) agrandit l’hôtel et crée la piscine salée du Valaisia en 1981.

Fonction et typologie du sanatorium

Les fonctions des sanatoriums, liés à l’histoire du traitement antituberculeux, ont sans cesse transformé leur visage. Ils sont issus de l’établissement thermal, un type primitif de l’architecture hôtelière. Propreté, air et hygiène sont les premières conditions à la réussite d’une cure. Ces impératifs ont déterminé l’orientation au sud afin qu’une grande lumière pénètre dans les pièces sur des surfaces lisses et lavables aux angles arrondis. Tapis, rideaux et meubles rembourrés sont bannis18. L’introduction de l’héliothérapie qui n’expose plus seulement les patients à l’air pur, mais aussi à l’ensoleillement direct a des conséquences importantes. Des balcons de cure situés directement devant les chambres deviennent nécessaires. Les quatre cliniques du Haut-Plateau – Bernoise, Genevoise, Lucernoise et Valaisanne – mais aussi l’ancienne clinique de la Moubra, dévoilent le même concept. Vers 1900, le style des sanatoriums des Alpes suisses est uniforme : maisons et hôtels s’ouvrent sur leur environnement par des portes-fenêtres, des galeries et des volées de marche, comme dans un contexte urbain. La véranda, la loggia ou le porche « pièces rapportées au départ », deviennent l’élément marquant de l’architecture, avec un jardin qui offre une variété de rocailles ou de conifères aux senteurs balsamiques, considérées comme bénéfiques pour la santé, tout en jouant avec le paysage19. Le Dr Stephani s’inspire de quelques-uns de ces principes. La Villa Notre-Dame, sise dans un jardin à la française, adopte la même typologie, comme nous allons maintenant la découvrir.

Si l’on considère l’Hôtel du Parc en tant que maison de cure, le médecin est donc l’initiateur de quatre établissements de soins ouverts ou créés à Montana, ce en moins de cinq ans. Une révolution dans une contrée qui s’éveille alors, plus lentement que d’autres, au tourisme, si l’on songe qu’aux abords de l’Hôtel du Parc, alors unique établissement, « il n’y avait ni magasin ni ressources d’aucune sorte »20. Avec ces bâtiments de grandes dimensions, une première identité architecturale marque le territoire de la station dans un style éloigné des constructions vernaculaires, tels les mayens ou les granges-écuries.

La Villa Notre-Dame et François-Casimir Besson (18691944)

Les pères spiritains, appelés également missionnaires du Saint-Esprit, forment, non un ordre religieux, mais une congrégation cléricale missionnaire, particulièrement développée en Afrique ; son siège se trouve d’abord à Paris, puis dès 1968 à Rome. En 1905, la France connaît une période troublée avec la promulgation d’une loi qui vise la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et la suppression des congrégations religieuses. Les Spiritains cherchent un pays refuge et se tournent vers la Suisse. Ils implantent trois maisons qui vont donner à la congrégation son visage actuel. La première maison s’ouvre à Fribourg avec le Séminaire des Missions, la deuxième – la Villa Notre-Dame – est bâtie en 1918, à Montana, et enfin, l’Ecole des Missions au Bouveret. L’origine de la Villa Notre-Dame s’explique par la nécessité d’accueillir des patients spiritains, atteints de tuberculose. L’Abbé Paix va mettre sa fortune au service des missionnaires spiritains français pour entreprendre la construction de la Villa. Centre de soins, la Villa le sera jusqu’en 1962. Dès lors, à la suite du Concile de Vatican II, la maison est transformée pour recevoir également des laïcs, souhaitant se reposer à la montagne et profiter du soleil et de l’air pur. Même si le lieu est chrétien, les vacanciers n’ont pas l’obligation de suivre les offices religieux.

L’architecte François-Casimir Besson, né à Fontenelles, près de Verbier, se forme essentiellement avec son père, comme maçon. En 1901, il ouvre un bureau d’architecture à Vernayaz et s’installe à Martigny. Il se présente comme un ancien élève de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Lyon, mais les archives de l’Ecole ne contiennent aucune trace de son passage selon l’historienne de l’art Catherine Raemy-Berthod21. De 1901 à 1944, il construit plus de 160 objets sur le territoire de Martigny, contribuant ainsi à l’édification du patrimoine bâti de cette époque, dont la Villa Tissières (1906). En 1912, il réalise l’édifice emblématique de Martigny : le kiosque à musique de la place Centrale, récemment déplacé vers le Manoir. En 1918, il est actif à la Villa Notre-Dame. Pour la construction de ce sanatorium, il conçoit un grand rectangle qui s’élève sur quatre niveaux, avec une chapelle qui prolonge l’édifice vers l’ouest22, selon le dessin d’origine (ill. 3 et 4). Un établi de menuisier servait d’autel pour rappeler que « Dieu est présent dans notre travail », selon le mot de Louis Crettol, directeur de la Villa (1988–2004).

Ill. 3. Villa Notre-Dame à Crans-Montana, octobre 2013 (Photographie : Sylvie Doriot Galofaro).

Ill. 4. Concept d’origine de la Villa Notre-Dame, dessin remis à l’auteure par Claude Etienne, Spiritain, année 1986 No9529, Montana-Villa-Notre-Dame, édité par Jubin, Vétroz.

Le toit plat était surmonté d’une large sculpture de la Vierge qui prolongeait en hauteur le portique d’entrée, couronné d’un fronton classique. L’édifice majestueux de cinquante chambres est orienté plein sud. Selon la tradition néo-classique et éclectique de ses constructions antérieures, Besson réalise une belle composition équilibrée, compartimentée pour que chaque patient ait sa terrasse privative. Le décor sculpté des balcons n’est pas d’origine. L’expression renforcée du socle de l’édifice en pierre naturelle entoure le portique d’entrée et le bâtiment. Le site est implanté dans un décor de jardin à la française23. La façade se divise en une succession de rectangles, qui séparent les chambres munies de terrasses, concept conservé après la restauration de 1966.

Aujourd’hui, les balustrades ornent légèrement l’édifice qui a été agrandi des deux côtés pour en faire un grand rectangle, intégrant la chapelle. La même structure se retrouve du rez-de-chaussée au comble, rythmé par des pilastres doriques superposés. La prestance de la façade confirme le rôle liturgique voire sociologique que l’édifice a joué durant presque un siècle. En 1966, la restauration rehausse l’édifice, mais l’affaiblit également, par l’ajout d’un étage supplémentaire. Un défaut dans les calculs a rendu ce cinquième étage trop lourd et le bâtiment se fissure. En 1996, la maison est entièrement rénovée et des salles de bains sont aménagées dans chaque chambre. En juin 2008, l’Assemblée générale des Spiritains envisage la location ou la vente de ce témoignage presque séculaire. Le Père Etienne approche les communes ainsi que les cliniques alentour pour trouver des acheteurs, mais les négociations n’aboutissent pas et la Villa est fermée le 31 octobre 2011. A la fin de cette même année, un droit d’emption est signé avec une société luxembourgeoise qui souhaite y construire un EMS, puisque le bâtiment se trouve en zone sanitaire. En 2013, la société belge Prolival rachète ce droit et obtient un changement de zone, soit une zone hôtelière. La presse annonce à deux reprises la fermeture de ce bâtiment, en 201124, puis en 201425. A ce moment, le comité de Patrimoine suisse, section VS romand, décide de ne pas faire opposition, mais entreprend une étude historique pour démontrer l’intérêt de ce bâtiment. Cependant, selon la courtière, le bâtiment est en mauvais état et rien ne peut être conservé, car il ne serait plus aux normes (sécurité et normes de protection incendie). Le propriétaire souhaite réaliser un hôtel du type Mamaschelter, pour les jeunes. L’histoire culturelle ou les représentations sociales issues de la Villa Notre-Dame sont un critère qui pourrait inciter les propriétaires à conserver la chapelle. En effet, l’Abbé Pierre (1912–2007), s’y rendait dans les années 2000 en toute discrétion avant de reprendre son bâton de pèlerin.

La position de Patrimoine suisse, section VS romand, serait de conserver le bâtiment dans son site d’origine, à proximité des pistes de ski. Le fait qu’il n’y ait pas d’inventaire, ni d’archives à la commune de Randogne, rend le travail de sauvegarde difficile. La présente recherche souhaite toutefois préserver la mémoire de cette architecture représentative des sanatoriums construits au siècle passé à Montana, représentative car il existe d’autres exemples, malgré le fait que la transformation de 1966 a dénaturé l’architecture originelle.

Les reconversions réussies : La Moubra et le Bella Lui ; des exemples à suivre ?

En 1927, le Zurichois Richard von Muralt (1882–1957) construit la clinique La Moubra. Cette ancienne clinique est typique des constructions des années vingt consécutives au développement climatique de Montana26. De grands murs porteurs en granit l’apparentent à l’architecture de montagne. Simultanément, le bâtiment présente des aspects modernes avec ses grands balcons en gradins. Le maître de l’ouvrage, le Dr Ducrey, a conçu ce bâtiment pour soigner des maladies non pulmonaires, comme la tuberculose osseuse, que l’on traitait par l’héliothérapie, traitement basé sur le soleil, ce qui explique la présence de grands balcons orientés au sud. Les nouveaux traitements médicaux ont entraîné le déclin de la clinique qui reprend vie en 1961 par des camps d’été pour les jeunes27. Consacrés aux activités sportives, de nouvelles infrastructures sont construites au sud (piscine, tennis et place de jeu). L’ancienne clinique de la Moubra est un exemple réussi de reconversion.

A la même époque, deux architectes de Zurich édifient le bâtiment le plus moderne des Alpes : le sanatorium Bella Lui, aujourd’hui, le Swiss Historic Hotel Bella Lui 1930. Construit par les architectes Rudolf Steiger et Flora Steiger Crawford, en collaboration avec Arnold Itten et Otto Senn, le bâtiment a été classé monument historique cantonal le 5 juin 2002 ; il figure sur la liste des biens culturels d’importance nationale28. Implanté sur une forte pente, cet édifice de six étages présente un plan en L. Situé dans une clairière, le Bella Lui domine le lac Grenon. Le bâtiment est composé de deux volumes décalés, une terrasse au sud et un espace d’entrée au nord, basé sur une construction à ossature métallique. L’architecture des sanatoriums en Suisse est d’une modernité touchant à l’avant-garde, selon les critères de l’époque. Le sanatorium possède un statut particulier dans ce qu’il est facilement identifiable. Les conventions architecturales habituelles ne s’y trouvent pas ; on ne trouve par exemple aucun plan en fer à cheval avec avant-corps et fronton. Le programme architectural le définit comme moderne, en particulier dans son rapport aux éléments naturels – air et soleil – ; il se différencie des autres édifices contemporains et anticipe l’architecture des avant-gardes plus tardives29. Témoins importants de notre civilisation, les sanatoriums représentent bien plus que le souvenir d’une ère de l’architecture. Ils appartiennent à une époque de bouleversement social et fascinent par une nostalgie du passé. Les photographies du Dr Stephani témoignent de ce passé dont l’architecture était sublimement isolée. Et surtout, elles révèlent comment le médecin identifie le paysage de Montana comme étant bénéfique pour la guérison. Les restes de ces sanatoriums, transformés en cliniques, sont-ils pour autant conservés ou constituent-ils un patrimoine culturel ? Selon Vincent Barras30, il s’agit bien d’un patrimoine culturel. Il rappelle combien l’histoire de la station a mêlé les cures sanatoriales avec celle du tourisme, se différenciant ainsi de Leysin et de Davos, davantage tournés vers le médical. Crans-Montana a toutefois été une station climatérique exemplaire. L’ancien Sanatorium Valaisan, devenu Centre de Pneumologie, avait reçu un appui du Dr Stephani dans les années vingt déjà, alors que toutes les communes rejetaient la construction de cet établissement, réalisé en 1941. La vie dans les sanatoriums s’est déroulée parallèlement à Davos et sa Montagne magique décrite dans le célèbre roman de Thomas Mann. A Montana, le roman attend toujours son auteur, même si la mémoire de ces constructions existe et mérite d’être soulignée, grâce à l’action des médecins et du Dr Stephani.


1 La présente recherche développe certains aspects présentés dans notre livre Un siècle de tourisme à Crans-Montana. Lectures du territoire, Ayer, Porte-Plumes, 2005, en particulier le chapitre « Le Dr Stephani et les sanatoriums », pp. 52–55.

2 René BURNAND, Revue médicale de la Suisse romande, no 73 (3), 1952, pp. 183–185.

3 Six albums de plus de 1’300 photographies inédites dont une partie sont présentées dans notre thèse Histoire culturelle et représentations transversales à Crans-Montana (18962014). Paysages, art visuel, architecture, littérature et cinéma, sous la direction du professeur Philippe Kaenel, Université de Lausanne, soutenue le 18 février 2015, dépôt mai 2015, bibliothèque Unil.

4 Bojen OLSOMMER, Le Dr Théodore Stephani et la fondation de la station de Montana. Tiré à part de l’Hôtel-Revue, 1952, 27 p., en particulier p. 5. Le Journal du médecin est abrégé Journal.

5 Vincent BARRAS, « Histoire d’une station climatérique, Montana, canton du Valais », in : Revue médicale de la Suisse romande, n° 114, 1994, pp. 361–371. Voir aussi son article « Destins croisés du tourisme et de la médecine d’altitude : aux origines de la station », in : Un siècle de tourisme à Crans-Montana, op. cit., pp. 42–51.

6 Bojen OSLOMMER, Petite histoire d’une grande œuvre de santé. Du Sanatorium populaire du Valais au Centre valaisan de pneumologie, 19411991, Sion, imprimerie Valprint S.A, 1991, 79 p. En particulier p. 35.

7 Dave LÜTHI, Le compas et le bistouri, Architectures de la médecine et du tourisme curatif. L’exemple vaudois (17601940), Lausanne, BHMS, 2012, 545 p. En particulier p. 149 et note 315.

8 Dave LÜTHI, op cit., pp. 150–151. En août 1889, un concours d’architecture pour l’hôtel est ouvert. Le gagnant est l’architecte lausannois Henri Verrey, qui devient « l’architecte attitré de la station ». 

9 Aujourd’hui, le Grand-Hôtel est devenu la Leysin American School et le Mont-Blanc-Palace la Swiss Hôtel Management School.

10 Simone BAGNOUD, La lutte contre la tuberculose à Genève : Le Sanatorium Populaire Genevois de Clairmont-sur-Sierre (18961932), Mémoire de Licence, Université de Genève, octobre 1998, 139 p. En particulier p. 32, note 106. Voir aussi l’annexe 3 de notre thèse, « inventaire » des hôtels et sanatoriums.

11 Dave LÜTHI, « 1870–1950 Le Sanatorium en Suisse. Du Kurhaus à la Clinique de pneumologie », in : Jean-Bernard CREMNITZER et Bernard TOULIER (dir.), Histoire et réhabilitation des Sanatoriums en Europe. Actes du colloque « Les réseaux de la modernité au XXe siècle », Paris, Docomomo, 2008, pp. 42–49.

12 « Die neue Bernische Volksheilstätte Montana : J. Ellenberger und A. Perraudin, Sitten » in : Werk, vol. 41, no 5, 1954, pp. 157–162. Voir aussi nos articles « Du Palace à la Clinique », in : La Vie à Crans-Montana, n° 53, 2007, p. 64. Et dans la même revue : « Hans Erni et la vie paysanne à la Bernoise », n° 55, 2008, pp. 57–58. « L’architecture de Jean-Marie Ellenberger », n° 61, 2011, pp. 83–84. « Ellenberger aurait eu cent ans

aujourd’hui », n° 65, 2013, pp. 89–91.

13 Simone BAGNOUD, op. cit., p. 30. Pour le détail, voir les tableaux de relevés du Dr Stephani « Conditions climatériques d’un jour favorable choisi au milieu de chaque mois en 1898 », in : Revue Médicale, no 19, 1899, pp. 344–348.

14 Du Sanatorium populaire genevois à la Clinique genevoise de Montana. 100 ans d’histoire, Plaquette (SPG), brochure collective publiée sous la direction d’Olivier Berclaz, médecin-chef (1994–2012), 2003. A noter que le Dr Stephani y a été médecin-chef ad interim en 1918, du 30 juin au 20 juillet.

15 Le médecin a réalisé ses photographies sans que nous soyons en mesure de savoir qui les a prises, sans doute Stephani lui-même, parfois aidé par un professionnel, car une photographie d’un album montre de nombreux photographes en train de poser devant le médecin. Nous les avons inventoriées en tant qu’archives Stephani, devenues notre collection, suite au don de Mme Véréna Kradolfer en 2009 (voir notre thèse op. cit.).

16 René BURNAND, op. cit., p. 195.

17 Entretien téléphonique de l’auteure avec Marius Barras (* 1915), le 27 novembre 2013.

18 Le Sanatorium, Architecture d’un isolement sublime, Exposition réalisée par le Département d'architecture de l'EPFL et Quintus Miller, du 23 avril au 13 mai 1992, voir l’URL : http://archizoom.epfl.ch/page-16211-fr.html (consulté le 25.07.2015).

19 Dave LÜTHI, « Habiter l’air pur », in : L’Alpe. Au bon air de la montagne, n° 27, 2005, pp. 22–23.

20 Journal de Stephani, in : Bojen OLSOMMER, op. cit., p. 6.

21 Catherine RAEMY-BERTHOD, « François-Casimir Besson et Martigny », in : Vieux Martigny, n° 7, 1995, 21 p.

22 Sylvie DORIOT GALOFARO, « Une architecte de Martigny pour la Villa Notre-Dame », in : La Vie à Crans-à Montana, n° 66, 2014, pp. 63–64.

23 Selon la fiche technique réalisée par les Spiritains pour la vente de l’objet en 2011 : une place aménagée anciennement en jardin à la française de 3’304 m2, un jardin 3’605 m2, des prés 3’305m2 et une forêt 2’901 m2, sur une superficie totale de 14’134 m2 dont la Villa 633 m2, entourée de deux mayens, de 69 et 47 m2. Document remis à l’auteure par le Père Etienne, à Bex, en mars 2014.

24 Bertrand CRITTIN, « Portes closes à Notre-Dame », in : Le Nouvelliste, 30 juillet 2011, p. 9.

25 Pascal CLAIVAZ, « Une légende va disparaître », in : Le Nouvelliste, 22 janvier 2014, p. 15.

26 Christoph ALLENSPACH, « Le Valais et l’architecture moderne, Guide d’architecture des années 20 et 30 », in : Docu Bulletin 9/10, septembre–octobre 1990, p. 8 et p. 14.

27 Sylvie DORIOT GALOFARO, « Crans-Montana et son hôtellerie, destinée commune », in : L’encoche, n° 9, 2005, p. 14. Et notre article « De la clinique Moubra (1927) à l’International Summercamp », in : La Vie à Crans-Montana, n° 67, décembre, 2014, pp. 86–87.

28 Prix spécial ICOMOS 2006 : Le jury a récompensé l’hôtel pour la conservation et la réhabilitation d’une partie du mobilier des chambres, conçu par Flora Steiger Crawford (1899–1991), première femme diplômée d’architecture en Suisse. Voir aussi « Sanatorium Bellalui », in : Werk, vol. 95/96, no 25, 1930, pp. 241–245. Consulter l’URL http://retro.seals.ch/digbib/view?pid=sbz-002:1930:95:96::3869 pour les plans et l’origine des meubles (consulté le 25.07.2015).

29 Dave LÜTHI, 2012, op. cit., p. 362.

30 Vincent BARRAS, 1994, op. cit., p. 370.